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Femme travaillant dans bureau© Getty imagesLe cumul d'emplois touche principalement les professions du secteur tertiaire.

Tu travailles ou tu "slashes"?

Le slashing, ou cumul d'emplois, est en très forte progression en Suisse. Il concernerait actuellement plus de 7% des actifs.

Le travailleur de demain n’aura peut-être pas de bureau fixe (télétravail oblige!) mais, en contrepartie, il occupera sans doute deux emplois. Il existe même déjà un nom pour désigner ce type de travailleur: les «slasheurs». Encore un mot compliqué pas vraiment utile, allez-vous penser. Pourtant, ce vocable a le mérite de nommer un phénomène en très forte progression en Suisse: le cumul de plusieurs emplois. D’après certaines estimations, les slasheurs (ou multitravailleurs) seraient actuellement au moins deux fois plus nombreux qu’au début des années 90. Quelque 315 000 personnes seraient concernées en Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Le terme «slasheur» vient de slash, signe typographique qui représente la barre oblique sur les claviers d’ordinateur. Ce mot aurait été utilisé pour la première fois en 2007 par Marci Alboher, auteur de One Person/Multiple Careers (Une personne, des carrières multiples). «A l’origine, le slashing constituait une réponse des jeunes diplômés pour faire face à leurs problèmes d’emploi et non une stratégie délibérée et assumée de leur part», affirme Sylvaine Pascual, coach et consultante chez Ithaque au Chesnay, dans la région parisienne.

Contactée par mail, elle poursuit: «Dans sa version originelle, le slashing est un cumul d’activités et de métiers différents exercés en parallèle. Les anglophones parlent de portfolio career et insistent sur la multiplicité des activités qui incluent travail à temps partiel, travail temporaire ou travail indépendant.» En français, on parle plus volontiers de double carrière. C’est la forme la plus courante du slashing: dans trois cas sur quatre, le travailleur cumule deux activités différentes. Mais le slashing peut aussi correspondre à une déclinaison des compétences spécifiques du travailleur en des activités connexes, comme la rédaction, la traduction, la relecture et la correction de textes. On parle alors de slashing hybride. En tous les cas, le phénomène peut être considéré comme un prolongement naturel de la complexification des besoins des entreprises en raison du développement des nouvelles technologies, explique Sylvaine Pascual.

Le slashing n’est pas nouveau: les professeurs d’université, pour ne citer qu’eux, ont toujours été enclins à assumer parallèlement d’autres fonctions (typiquement, dans la recherche). De même que les entrepreneurs qui dirigent plusieurs PME, ou les petits patrons qui se retrouvent à la fois directeur RH, commercial et comptable au sein de leur entreprise. Il ne faut pas confondre le slashing avec le job sharing ou partage de poste entre deux personnes différentes, précise Irenka Krone Germann, directrice de l’Association PTO (Part Time Organisation). Cela dit, le développement du job sharing a contribué à l’apparition du slashing, qui toucherait actuellement 7,4% de la population active en Suisse. L’importance de cette nouvelle forme de travail reste difficile à évaluer. En effet, la statistique de l’OFS inclut les heures consacrées bénévolement à l’exercice d’une fonction dans un Conseil municipal ou dans une association. Par ailleurs, les sondages sont peut-être légèrement biaisés par l’existence du travail au noir.

Portrait-robot des slasheurs

Que sait-on alors des slasheurs? D’après le portrait-robot, il s’agit d’un homme âgé de 45 à 54 ans, travaillant de manière indépendante et à domicile. Il est le plus souvent actif dans les services collectifs ou personnels, l’informatique, l’enseignement ou la location de biens immobiliers. Le secteur tertiaire s’arroge ainsi 86% des slasheurs, contre 8% pour le secondaire et seulement 4,5% pour le primaire. Les données manquent au sujet de son niveau de formation, car la question n’a pas été examinée de ce point de vue, indique Thierry Murier, responsable de la section Travail et vie active de l’OFS. On sait cependant que 86% des intéressés occupent deux emplois et le reste au moins trois. «Ce n’est pas un truc typique de la génération Y et des millennials, observe Sylvaine Pascual. Toutes les générations sont intéressées et les carrières portfolio vont devenir une option dans un nombre croissant de métiers.»

Quid des conditions de travail? C’est peut-être là que le bât blesse. En Suisse, plus de la moitié des slasheurs travaillent «parfois» ou «régulièrement» le soir ou la nuit, contre 43,6% des personnes occupant un seul poste. De plus, chez les hommes en tout cas, la durée de travail totale est «bien supérieure» à celle des salariés exerçant une seule activité (respectivement 46,5 et 40,9 heures). Enfin, ils sont plus de 20% à rechercher un nouvel emploi, les raisons évoquées étant principalement un revenu trop bas.

Effritement du travail à temps plein

Quoi qu’il en soit, rien ne semble pouvoir empêcher la progression de ce phénomène. Des chercheurs d’Oxford estiment que 30% du travail effectué aux EtatsUnis pourrait être organisé sous cette forme d’ici une vingtaine d’années. La spécialiste canadienne Martine D’Amours, professeur titulaire au département des relations industrielles de l’Université de Laval, ne croit pas non plus à la pérennité du modèle traditionnel: «Le travail salarié à temps plein, qui s’est imposé comme une norme dans la période d’après-guerre, connaît un effritement qui se traduit entre autres par une fragmentation du salariat, avec une multiplication de formes de travail atypiques supportées de manière disproportionnée par les plus jeunes et les plus âgés.»