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© AP/AFP/KEYSTONEDe haut en bas et de gauche à droite: Barack Obama, Nicolas Sarkozy, François Mitterand, Doris Leuthard, Nelson Mandela, Margaret Thatcher. Tous ces chefs de gouvernement ont un point commun: ils ont été avocats avant d'accéder au pouvoir suprême de leur pays respectif.

Avocats, du barreau au pouvoir

Bien des présidents ou premiers ministres sont d'anciens avocats. Pourquoi? Eléments de réponse

Fin janvier, Donald Trump a été intronisé 45e président des Etats-Unis. Quelques jours auparavant, son prédécesseur, Barack Obama, quittait la Maison-Blanche, résidence des chefs d’Etat du pays de l’Oncle Sam. Un homme d’affaires prend ainsi la place d’un homme de loi. Car le premier président noir (métis, pour être exact, sa mère étant Blanche) de la première puissance du monde est avocat. Comme le sont ou l’ont été bien d’autres chefs d’Etat ou de gouvernement: François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Mitterrand en France, Eveline Widmer-Schlumpf et Doris Leuthard en Suisse, Margaret Thatcher au Royaume-Uni ou encore Nelson Mandela en Afrique du Sud (et la liste n’est pas exhaustive). D’autres n’ont pas porté la robe noire, mais ont suivi des études de droit comme Bill Clinton aux EtatsUnis ou Vladimir Poutine en Russie.

Un constat s’impose (quand bien même nous n’avons pas réalisé pour cet article d’études statistiques poussées): dans certains pays, les avocats semblent «truster» les plus hautes places du pouvoir politique. Rien qu’au cours des vingt-cinq dernières années, on compte trois hommes de loi sur les quatre derniers chefs d’Etat en France (François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Mitterrand).

Facultés communes

Pourquoi un tel phénomène? Y a-t-il une explication rationnelle? Est-ce sinon un tropisme de notre part? Ou un simple hasard? Comme nous, les avocats romands que nous avons interrogés peinent à trouver des explications satisfaisantes.

Toutefois, comme nous aussi, tous notent que les professionnels du barreau présentent des facultés qu’on retrouve chez les professionnels de la politique, et qui leur sont utiles dans leur travail et leur carrière. Cela pouvant, peut-être, dans une certaine mesure, expliquer la facilité qu’ont certains avocats à passer de la justice à la politique. «Un avocat doit savoir écouter son client, analyser un problème et en trouver rapidement le nœud, aimer le débat, savoir argumenter et contre-argumenter, trouver des failles dans l’argumentation de la partie adverse pour mieux la réfuter, être clair dans son raisonnement, savoir bien parler en utilisant les mots justes, ceux qui font mouche pour convaincre son auditoire, être organisé et stratégique, ne pas avoir peur du combat pour défendre les droits et les intérêts de son client (sans pour autant adhérer totalement à sa cause, en gardant une distance critique vis- à-vis de lui). La plupart de ces qualités sont aussi celles qu’ont les hommes politiques pour défendre leurs idées, «vendre» leur programme et séduire les foules», analyse Lorella Bertani, avocate au Barreau de Genève.

Son confrère Grégoire Mangeat confirme. Mais le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Genève nuance: «Si, par bien parler, on entend être structuré dans sa tête et ses pensées, je suis d’accord que c’est un avantage, mais ça l’est pour à peu près toutes les professions. En revanche, l’avocat beau parleur continue de perdre du terrain au profit de l’avocat qui connaît son domaine d’activité et qui sait susciter confiance et respect.»

Le responsable relève, par ailleurs, que tous les chefs d’Etat ou de gouvernement ne sont pas de bons orateurs. Et estime que, malgré ces facultés, un avocat ne fait pas nécessairement un meilleur homme ou femme politique qu’une personne issue d’un autre secteur d’activité. Et de relever aussi des différences entre les deux domaines. «L’avocat n’a pas le droit de mentir. S’il le fait, il viole la loi et son serment. L’homme politique, oui, et certains ne s’en privent pas…»

Rapports avec le pouvoir

Les avocats ont aussi un rapport particulier avec le pouvoir. De par leur fonction, leur spécialisation et les dossiers qu’ils sont amenés à défendre, ils côtoient la police, la justice, les autorités politiques, des décideurs économiques, etc. «Il n’y a pas pour autant de rapport de connivence avec le pouvoir. Un avocat se doit de garder son indépendance et ne pas céder aux influences, aux pressions qui pourraient être exercées sur lui», souligne Grégoire Mangeat. «D’ailleurs, dans beaucoup de dictatures, les avocats, comme les journalistes, sont parmi les premiers à être enfermés en prison», ajoute Lorella Bertani.

Et la politique, nos deux intervenants y ont-ils pensé eux-mêmes? «Cela m’intéresse, oui, répond Grégoire Mangeat. Mais le fait de devoir étouffer ses convictions, quand ce n’est pas devoir même trahir l’intérêt public pour renvoyer des ascenseurs, a quelque chose d’absolument effrayant.»

Et Lorella Bertani? «On m’a souvent proposé de me présenter à une élection, mais j’ai à chaque fois décliné l’offre, affirme-t-elle. Je suis actuellement présidente du Conseil de fondation du Grand Théâtre de Genève, j’ai été viceprésidente du conseil d’administration de l’aéroport international de Genève. Ce sont aussi des lieux de pouvoir et de décision, qui m’intéressent plus que la politique.»

Fabrice Breithaupt